Les enjeux de la profession de massothérapeute dans le contexte du soin palliatif

Sylvie Lepage, avec Lyse Lussier, Julie Jobin et Michèle Bastien

Dans tous les coins de la province s’érigent des maisons de soins palliatifs. La préoccupation de soins palliatifs et de fin de vie de qualité est au cœur de ces ressources. Mais pas que là; de plus en plus souvent des départements de soins palliatifs et de fin de vie dans les centres hospitaliers et les CLSC aidés de certains organismes communautaires voient à développer ces soins de qualités pour ceux qui souhaitent mourir à domicile.

Il semble évident que les soins de massothérapie ont leur place dans les soins palliatifs de qualité. Par l’expérience avec les familles de Leucan et leur présence à la maison Michel-Sarrazin de Québec depuis plusieurs années, les massothérapeutes démontrent leur professionnalisme, leur capacité d’accompagnement dans la fin de vie et dans le deuil. Récemment, une collègue qui massait une jeune femme en fin de vie dans le milieu hospitalier, s’est fait dire par le médecin traitant de ne pas interrompre son soin de massage pour lui laisser la place, car selon lui il s’agissait de la meilleure thérapie à prescrire dans les circonstances. Il a dit qu’il repasserait plus tard.

Donc la massothérapie gagne ses lettres de noblesses à titre de médecine complémentaire aux soins médicaux dans les cas de gestion de la douleur et en fin de vie. Entre 2007 et 2012, Le Ministère de la Santé et des Services Sociaux du Québec, a pour objectif de préparer un plan directeur[i] des compétences à développer pour chacune des professions impliquées dans des soins palliatifs de qualité. Il a demandé à ce que la massothérapie apparaisse dans ce plan avec la musicothérapie et la thérapie par les arts. Lyse Lussier et Sylvie Lepage à titre de directrices de Arborescence, accompagnement par la massothérapie ont collaboré avec le M.S.S.S. pour la rédaction de ce plan directeur concernant la massothérapie.

Ce que ce plan directeur vient établir clairement, c’est que les soins palliatifs de qualité, c’est le travail d’une équipe autour des besoins d’un mourant et de ses proches. Le massothérapeute qui désire travailler en soins palliatifs doit accomplir beaucoup d’efforts pour être reconnu et faire intégrer sa pratique en tant que médecine complémentaire à des équipes multidisciplinaires en santé. Tous ceux qui travaillent auprès de cette clientèle, que ce soit médecin, infirmière, infirmière auxiliaire, pharmacien, physiothérapeute, ergothérapeute, préposé aux bénéficiaire, psychologue, travailleur social, aumônier pour ne nommer que ceux-là savent qu’ils peuvent contribuer à l’amélioration de la qualité de la vie de la personne en fin de vie. Et chacun le fait selon ses compétences propres. Mais chacun doit développer aussi des compétences communes à la clientèle.

Donc le massothérapeute qui souhaite travailler dans cette complémentarité doit être formé dans son art du toucher de compassion et posséder les outils techniques de travail manuel. Mais il doit aussi développer la connaissance et le langage scientifique d’un monde davantage médicalisé et d’un univers bien particulier qui est celui du patient en fin de vie : la maladie. Et nous croyons que la formation en massothérapie a tout avantage à développer ces deux niveaux de savoir, surtout, dans la pratique des soins palliatifs qui soulève ces grands enjeux de la vie et de la mort.

Dans notre spécialité, la massothérapie, une relation d’aide par le toucher juste et adapté, nous sommes constamment à la recherche des gestes qui seront bénéfiques pour la personne en besoin. Ainsi, la sécurité de nos gestes, les manœuvres choisies, sont au cœur de nos préoccupations. Nous devons être vigilants, car les massages mal adaptés peuvent amplifier ou éveiller des douleurs, telles que des douleurs neuropathiques par sur-stimulation des terminaisons nerveuses, ou encore des métastases osseuses qui représentent un risque de fracture spontanée en cas de mauvaise manipulation.

Si le massothérapeute se met à l’écoute de son «ressenti» et utilise ses intuitions pour s’adapter à la réalité et aux besoins de la personne en soins palliatifs, c’est qu’il se met à l’écoute de son client. Et le toucher étant un sens de communication le receveur ressent également son massothérapeute, il ressent sa compassion, son attention, son intention positive aussi bien que ses hésitations, ses peurs, ses limites. C’est ce qui peut faire la différence entre un moment de rencontre magique ou un geste de passage, soulageant probablement, mais pas dans la profondeur. Du fait de cette dimension relationnelle, le lien qui se crée entre le massothérapeute et son client, devient un espace privilégié.

Un tibétain, M. Jack Kornfield[ii] a écrit : « La compassion est la réponse du cœur à la douleur. Nous participons à la beauté de la vie et de l’océan de larmes. La détresse de la vie fait partie de chacun de nos cœurs et de ce qui nous relie les uns aux autres. Elle porte en elle la tendresse, la miséricorde et une bienveillance qui embrassent toutes choses et peuvent toucher chaque être. » Alors, le massothérapeute qui oeuvre auprès d’une clientèle en soins palliatifs et en fin de vie, porte en lui une somme d’expérience qui l’amène vers cette pratique. « Ç’a été comme un appel… », « une ligne de vie… » diront certains. La formation reçue dans la foulée de Lyse Lussier et maintenant auprès de Arborescence, nous amène à mettre en lumière cette expérience de vie, à l’intégrer, à en dépasser la souffrance intrinsèque, à en retirer l’héritage et la mettre à contribution dans notre travail.

Ajoutons que le lien créé, se poursuit parfois au-delà de la mort à travers les proches significatifs avec lesquels nous avons aussi créé un contact dans l’accompagnement à la fin de la vie de l’un des leurs. Nous pouvons assurer une continuité en accompagnant dans le deuil. Nous sommes parfois choisies pour cela, non seulement parce que nous avons créé un lien dans une période intense de vie, mais aussi parce que nous avons connu la personne décédée et devenons par le fait même un lieu où l’on peut parler à quelqu’un qui se souvient. La détente favorise l’expression des émotions qui n’ont plus de lieux où se dire après un certain temps de deuil. Comme cette maman, qui est revenue en massage 18 mois après le décès de son fils. Son corps était souffrant et contracté. Il était évident que son milieu avait épuisé une certaine réserve de compassion et exprimait le souhait que tout revienne à la normale en tournant la page. Mais pour cette femme, rien ne serait plus jamais comme avant… Ses douleurs aux épaules et aux bras se sont avérées pour elle la difficulté d’ouvrir les bras, de peur de laisser son fils s’en aller… Les douleurs et les raideurs ont pris du temps à se dénouer …

La massothérapie auprès de cette clientèle est alors source de compassion. Elle nous demande de demeurer en contact avec notre sensibilité et notre humanité afin de mieux être en contact avec celles de l’autre et ainsi favoriser que l’autre puisse à son tour faire un bout de chemin. Une collègue nous a dit un jour se comparer, dans son travail et avec sa table de massage, à une pierre de gué – une grosse pierre qui permet de traverser la rivière tumultueuse…

Sur un plan plus personnel, nous voyons la nécessité d’apprendre à respecter les limites, les peurs et les projections qui sont les nôtres et trouver des moyens afin d’éviter que la douleur de l’autre ne devienne nôtre ou ne se confonde avec la nôtre. Il y a une multitude d’histoires de séparation à gérer avec chaque décès survenu. Le massothérapeute doit se doter d’outils et de moyens pour gérer ces situations et les émotions émergentes.

Le soutien de collègues massothérapeutes ou du milieu des soins palliatifs devient important pour assurer une hygiène aux membres de la profession. Des soins palliatifs de qualité, ça ne se fait pas tout seul. Des groupes de soutien Balint[iii] commencent à être offerts aux massothérapeutes du Québec. Certains vont avoir accès à du soutient entre pairs, via leur milieu de travail. Plus personnellement, le massothérapeute doit être vigilant de son hygiène de vie, être à l’écoute de ses limites, identifier les moyens qui lui permettent de se ressourcer et trouver les lieux propices pour intégrer ses deuils. Que ce soit l’exercice physique régulier, l’art, les randonnées, la musique, la méditation ou les espaces ritualisés, tous nous avons nos moyens propres et aidants…

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[i] M.S.S.S. QUÉBEC. Plan directeur du développement des compétences des intervenants en soins palliatifs.

[ii] FOLLMI, Danielle et Olivier ,Offrandes, Éditions de la Martinière, 2003.

[iii] Groupes Balint, groupe de co-vision et d’échanges entre pairs qui travaillent avec une même clientèle ou dans un même milieu professionnels. Ces groupes réunissent parfois des médecins, infirmières, psychologues, tous thérapeutes qui travaillent auprès de clientèles en oncologie ou en fin de vie.

 

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