La massothérapie en soins palliatifs: Les critères d’un toucher adapté et respectueux

Lyse Lussier, Sylvie Lepage, Julie Jobin, Michèle Bastien

Lyse Lussier,  pionnière de la massothérapie pour les enfants atteints de cancer et leur famille et instigatrice de la formation en massage des personnes atteintes de cancer; Sylvie Lepage, travailleuse sociale et massothérapeute qui a collaboré au programme Massage à domicile de Leucan et qui est aujourd’hui, directrice pédagogique chez Arborescence Inc.; Julie Jobin pratique auprès de personnes âgées en perte d’autonomie physique et cognitive dans des CHSLD et auprès d’enfants multi-handicapés et de leurs familles à la Maison André-Gratton; Michèle Bastien œuvre au Centre Universitaire de Santé McGill à Montréal, départements d’oncologie externe et interne et unité de soins palliatifs.  Ces quatre massothérapeutes agréées font partie de l’équipe d’Arborescence Inc. Accompagnement par la massothérapie.

Dans le cadre du 19e Congrès du Réseau de Soins Palliatifs du Québec en avril 2009, à Montréal, quatre massothérapeutes ayant développé une expertise auprès des personnes atteintes de cancer et autres maladies à issue fatale se sont réunies pour présenter la spécificité de la profession de massothérapeute dans le cadre des soins palliatifs ou de fin de vie.  

Le cadre du congrès nous a donc amené toutes les quatre, à mettre en commun nos expériences. Il nous a semblé essentiel d’amorcer notre réflexion en nous questionnant sur les différentes qualités d’un toucher respectueux tant pour les patients atteints de cancer que de maladie auto-immune, dégénérative et/ou chronique et cela durant la phase palliative et terminale de leur maladie.  Ces critères seront donc l’objet de cet article.

Précisons d’abord, que soins palliatifs signifient gestion et contrôle de la douleur.  Il s’agit d’une étape qui survient dans le processus de la maladie, lorsque la médecine ne considère plus pouvoir obtenir la rémission.  On tente de gérer la douleur et de contrôler à long terme l’évolution de la maladie.

Les douleurs traitées en soins palliatifs sont multiples et complexes.  On n’a qu’à penser à : la douleur chronique reliée à l’état de détérioration de la santé; la douleur liée à l’évolution de la maladie et l’échéance de la vie; la douleur liée aux procédures médicales qui sont parfois intrusives malgré leur nécessité; la douleur liée aux effets secondaires des traitements administrés et aux séquelles de ceux-ci;  aussi bien qu’à une souffrance globale dont le niveau de douleur est liée à la perte de capacités et d’autonomie, à la perte de plaisirs dans la vie, à la perte de ce qui fait la vie…

Les soins palliatifs de qualité mettent tout en œuvre pour exercer une gestion de la douleur de la part de l’équipe soignante et multidisciplinaire avec l’apport de la pharmacologie, des soins psychologiques et l’accompagnement spirituel.  Cela inclut des distractions telles que la zoothérapie et la musicothérapie et la thérapie par l’art.  Et on y ajoute maintenant la contribution de la massothérapie

***

Voici donc, les qualités d’un toucher respectueux de la phase palliative et terminale que nous avons pu dégager de nos pratiques :

    La médication peut altérer la sensibilité au toucher du patient.  Les anti-inflammatoires, analgésiques, relaxants musculaires, anticoagulants, antidépresseurs, anxiolytiques, parce qu’ils sont là pour gérer la douleur, peuvent fausser la perception qu’a le patient de son corps et de son seuil de sensibilité.  En tant que massothérapeute, nous devons user de prudence et ne pas nous fier seulement à la demande du client, mais trouver des stratégies de massage qui ont un réel impact de détente du système nerveux sans aller trop vigoureusement au niveau du système cardio-vasculaire ou les articulations.

    Nous sommes attentifs aux contre-indications de massage totales ou partielles qui nécessitent l’adaptation du geste de massage dans les régions à couvrir.  Tout ce qui est plaies ouvertes, plaies de lits, lésions, sites d’injection ou de prolongement de veine, infections de la peau, telles que dermatites, psoriasis, zona représentent des contre-indications qui peuvent devenir totales ou  localisées selon l’étendue de la problématique.

    Le toucher doit s’adapter aux états physique et émotif du patient. État de fatigue, état des systèmes atteints, perte de poids, altérations du corps, état de conscience sont autant d’informations dont il faut se soucier avant de décider d’un geste de massage adapté et sécuritaire.

    L’environnement, le lieu du massage a un impact sur la possibilité d’intimité durant le massage.  Nous avons à nous adapter à plusieurs types de milieux. Ceux-ci offrent des possibilités différentes les uns des autres en tant que potentialité et tout autant en limitations.  Masser en milieu familial, en maintien à domicile, en maison de soins palliatifs ou en centre hospitalier de courte ou longue durée implique des adaptations du geste de massage selon les équipements et les possibilités d’aide disponible.  Et cela devient de plus en plus compliqué avec la perte d’autonomie constante de nos clients.

    Un tel toucher commence dès la prise de contact. Tous les sens, le toucher bien sûr, mais aussi la vue, l’ouïe, l’odorat, sont mis à contribution afin de saisir le moment présent et de prendre les décisions concernant l’offre de service de massage.  Par le contact visuel, et dans le contact avec le corps de l’autre, nous sommes sensibles à tout le langage non-verbal.  Dans ce type de communication, nous tentons de capter une « autorisation » d’entrer en contact par le toucher, attentifs à un signe de relâchement qui s’installe : respiration qui se calme, regard plus serein ou plus présent. Par contre, nous nous devons de maintenir un contact verbal, même si notre client n’est plus en mesure de communiquer de cette façon. Nous lui parlons, lui expliquons, le rassurons sur le geste à faire auprès de lui.  À tout moment, nous restons vigilants afin d’adapter le geste de massage en fonction de toute nouvelle information captée.

    Un toucher respectueux, se fait aussi dans la mise en place d’un environnement physique, matériel et affectif sécurisant.  L’installation confortable et sécuritaire du client, en tout temps, est une priorité. Le massage, si on le met en parallèle avec la pyramide des besoins de Maslow, doit d’abord s’intéresser à la base : le besoin de sécurité physique et le besoin de sécurité affective. Dès lors que ceux-ci sont comblés, l’expérience du massage peut conduire l’individu dans une expérience de détente plus importante. Ce qui implique que nous allons tenter de contrôler les éléments de l’environnement: l’heure, les visites, la lumière, les bruits, les mesures d’intimité, la sécurité de l’installation préalable au massage, la température ambiante. 

    Il faut être prêt à changer l’orientation du travail prévue, à tout moment, en fonction d’une nouvelle information – un soin infirmier prioritaire à recevoir, la visite du médecin ou d’un autre intervenant, un nouvel état physique.  Et d’une journée à l’autre, il faut réévaluer la situation et trouver de nouveaux chemins pour entrer en contact par un toucher adapté et toujours respectueux, car la situation évolue rapidement.

    Un  toucher respectueux et adapté, équivaut à la création d’un espace sacré.  Un lieu où malgré l’environnement souvent non contrôlé, on arrive à vivre une bulle d’intimité.  Un espace protégé,  où l’on a rendez-vous avec la dignité, et où, par le toucher, on retrouve l’humanité de l’autre et la sienne propre.  Ceci signifie également, faire preuve de tact et avoir la délicatesse et la sensibilité  nécessaires pour reconnaître le moment où l’on doit se retirer.  Il faut parfois accepter que le moment de la mort soit un espace d’intimité où nous ne serons peut-être pas conviés. Il peut aussi survenir un moment où le geste de massage n’aura plus d’effet sur la gestion de la douleur physique et/ou morale.  Il pourra même devenir superflu et gênant dans la dynamique familiale de la personne qui est au seuil de la mort. Il peut arriver un temps où ce qui fait le plus de bien au mourant, sera ce que ses proches peuvent lui donner…  Et il n’est pas rare que des proches, témoins de nos gestes auprès de leur personne chère, avec un minimum d’encouragement et de conseils de notre part, vont oser la contacter par le toucher et ainsi retrouver un moyen de communiquer avec elle au seuil de ce dernier moment de leur vie.

    Dans un tel contexte, nous avons à tenir compte de la présence des proches significatifs tout autour.  À ce stade du processus de la maladie, nous offrons le service de massage à ces derniers car ils passent souvent de nombreuses heures au chevet du mourant.  Parfois et même souvent, ce massage sera offert sur une chaise dans la chambre du malade. 

Une phrase est née de nos discussions préparatoires : « Les mains du massothérapeute avec un toucher respectueux, n’imposent pas des manœuvres,  mais elles reçoivent le corps, écoutent la vie, rencontrent l’autre. » Il s’agit, au-delà des techniques manuelles que nous possédons dans nos coffres à outils, d’un toucher précieux, attentif à l’autre, d’un désir de rencontrer et de prendre soin qui donne un sens au geste de massage.  Il ne peut s’agir que d’un acte accompli avec une présence et une  disponibilité  à l’autre et à soi-même. Dans un tel contexte, il est toujours un geste lent, très doux supportant, rassurant et fluide.

De plus, le toucher est un outil de communication à privilégier en fin de vie. Car il arrive un moment où la communication verbale devient difficile, impossible ou même superflue.  Et même parfois, si la rencontre se produit dans les tous derniers instants de la vie, à la demande du personnel ou de la famille, à un moment où déjà la personne n’est plus en mesure de communiquer son assentiment verbal, alors même parfois dans ces conditions, notre toucher peut faire une différence.  Par ce toucher respectueux, par l’observation du langage corporel et par le contact verbal et corporel du massothérapeute qui calme et rassure, on a vu changer l’attitude corporelle d’un mourant en souffrance, par des membres qui se décontractent et la respiration qui s’apaise, permettant ainsi  un meilleur confort dans les derniers instants.

Combien de fois aussi avons nous entendu de la bouche d’un client, qu’avoir su ce que cela procurait, il se serait fait masser bien avant…  Ou encore ce parent qui nous remercie à la mort de son enfant que l’on a accompagné par le massage, parce que nous lui avons permis de garder le contact avec celui-ci qu’il a osé toucher jusqu’à la fin.

Enfin, nous vous laissons sur cette citation tirée du Livre Tibétain de la Vie et de la Mort.

« J’ai souvent remarqué aussi que les malades graves éprouvent un grand désir d’être touchés, d’être traités comme des personnes à part entière et non comme des individus en mauvaise santé.[M. G.1]   Vous pouvez leur procurer beaucoup de réconfort en leur prenant simplement la main, en les regardant dans les yeux, en les massant doucement, en les tenants dans vos bras ou bien en respirant doucement au même rythme qu’elles. Le corps a sa manière propre d’exprimer l’amour.  Utilisez sans craintes son langage : vous apporterez aux mourants apaisement et réconfort.1

1- SOGYAL RINPOCHE. Le Livre Tibétain de la vie et de la mort, p. 236.


 [M. G.1]Alain, Philippe : en exergue ?

Laisser un commentaire