La massothérapie au Québec: Un apport dans les soins palliatifs

Article présenté à l’organisme Continuing Care, Belgique, novembre 2009

Dans le cadre du 19e Congrès du Réseau de Soins Palliatifs du Québec en avril 2009, à Montréal, quatre massothérapeutes ayant développé une expertise auprès des personnes atteintes de cancer et autres maladies à issue fatale se sont réunies pour nous entretenir de la spécificité de la profession de massothérapeute dans le cadre des soins palliatifs ou de fin de vie. Mais d’abord présentons les panélistes :

Madame Lyse Lussier, massothérapeute depuis plus de 20 ans, pionnière de la massothérapie offerte en milieu hospitalier et initiatrice du programme de massothérapie en milieu hospitalier et à domicile pour les enfants atteints de cancer et leurs familles au Québec. Elle est l’instigatrice de la formation offrant  un perfectionnement aux massothérapeutes qui souhaitent développer une pratique auprès des personnes atteintes de cancer ou de maladie chronique et dégénérative.   Depuis juin 2009, madame Lussier occupe le poste de directrice générale d’un organisme sans but lucratif : Le Phare Enfants et Familles1 dont la mission est d’offrir gratuitement aide et soutien aux parents qui ont un enfant atteint d’une maladie dégénérative et terminale et/ou gravement handicapé, nécessitant des soins complexes. Trois programmes guident leurs actions : les visites à domicile, les séjours à durée variable à la Maison André-Gratton, pour un maximum de 21 jours par année par enfant  et les  soins de fin de vie à  la Maison André-Gratton.

Le Phare Enfants et Familles s’engage à soutenir les parents qui souhaitent prendre soin eux-mêmes de leur enfant afin qu’ils puissent se ressourcer, s’offrir un instant de répit ou une période de repos.

Madame Sylvie Lepage, travailleuse sociale, massothérapeute et enseignante depuis 12 ans  a davantage développé son expertise du soin palliatif en découvrant elle-même le massage à travers l’accompagnement de son conjoint dans l’expérience d’une maladie à issue fatale, puis dans l’accompagnement d’enfants malades dans le programme, massage à domicile de Leucan3 et de personnes adultes à leur domicile ou à l’hôpital à la demande des familles.

Mesdames Lussier et Lepage sont maintenant partenaires et  assurent ensemble  la direction de la corporation ARBORESCENCE, accompagnement par la massothérapie, qui offre un programme d’enseignement en accompagnement par la massothérapie. Sa mission est de rendre accessible à des massothérapeutes, sur tout le territoire du Québec et ailleurs selon la demande, un perfectionnement répondant aux plus hauts standards de leur profession. Le perfectionnement permet d’adapter leur geste de massage et de développer leurs compétences d’accompagnateur respectueux du vécu des personnes atteintes de maladies chroniques et/ou à issue fatale.  Les formations habilitent aussi les massothérapeutes désirant travailler en complémentarité avec le réseau de la santé auprès de clientèle adulte ou pédiatrique atteinte de cancer, de polyhandicap ou d’autres maladies chroniques à issue fatale.

Madame Julie Jobin, massothérapeute depuis plus de 20 ans et enseignante pour Arborescence, a développé une pratique de la massothérapie auprès de personnes âgées en perte d’autonomie physique et cognitive dans des centres hospitaliers de soins de longues durées (CHSLD) et auprès d’enfants multi-handicapés et de leurs familles à la Maison André-Gratton.

Madame Michèle Bastien  est massothérapeute en milieu hospitalier, le Centre Universitaire de Santé McGill (CUSM) à Montréal, auprès d’une clientèle atteinte de cancer dans des départements d’oncologie externe et interne et dans une unité de soins palliatifs.  Les honoraires de madame Bastien sont à la charge de fondations privées rattachées à ces hôpitaux et qui ont dédié des fonds à l’amélioration de la qualité de vie des patients dans le parcours de la maladie. Elle est aussi enseignante pour Arborescence.

1 www.phare-lighthouse.com

2 www.leucan.qc.ca

3 www.arborescence-massage.com

Le cadre du congrès nous a donc amené toutes les quatre, à mettre en commun nos expériences et ensuite de tenter d’en dégager les axes principaux qui soutiennent notre pratique.  D’abord, il nous a semblé essentiel d’amorcer notre réflexion en se questionnant sur les différentes qualités d’un toucher respectueux tant pour les patients atteints de cancer que de maladie auto-immune, dégénérative et/ou chronique et cela durant la phase palliative et terminale de leur maladie.  Puis nous avons poursuivi nos échanges en analysant la potentialité du toucher en termes de moyen de soulagement de la douleur, d’outil de communication et de geste de compassion.  Finalement, nous avons discuté des limites et des défis du massothérapeute accompagnateur de patients en fin de vie et de leurs familles.  Ces trois axes serviront donc de toile de fond à cet article.

Mais avant tout, débutons par cette phrase :  « Améliorer la qualité de vie des patients dans le parcours de la maladie. ».  C’est intimement convaincues de cet impact, que nous sommes arrivées à ces rencontres de préparation en vue du congrès.  Chacune de nous avons touché, vu, entendu, ressenti cet impact sur les patients et par ricochet souvent sur les proches accompagnateurs et parfois même sur le personnel infirmier et médical.  Tous reconnaissent l’apaisement du patient après notre passage…  C’est notre credo ;  avec nos mains, nos outils qui se déclinent en techniques de massage, notre présence empathique et enveloppante, nous tentons « d’améliorer la qualité de vie ».  C’est à l’image de tous les professionnels qui travaillent à prodiguer des soins palliatifs, mais avec ce spécifique du toucher qui pour être apaisant, nécessite une présence à l’autre et à soi-même dans l’instant présent que nous tentons d’y arriver.

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Voici, après discussion, les qualités d’un toucher respectueux de la phase palliative et terminale que nous avons pu dégager de nos pratiques :

  • Le toucher respectueux tient compte des effets de la médication qui peuvent altérer la sensibilité au toucher du patient.  Les anti-inflammatoire, analgésique, relaxant musculaire, anticoagulant, antidépresseur, anxiolytique, parce qu’ils sont là pour gérer la douleur, peuvent fausser la perception qu’a le patient de son corps et de son seuil de sensibilité.  En tant que massothérapeute, nous devons user de prudence et ne pas nous fier seulement à la demande du client, mais trouver des stratégies de massage qui ont un réel impact de détente du système nerveux sans aller trop vigoureusement au niveau du système cardio-vasculaire.
  • Il tient compte également des contre-indications de massage totales ou partielles qui nécessitent l’adaptation du geste de massage dans les régions à couvrir.  Tout ce qui est plaies ouvertes, plaies de lits, lésions, sites d’injection ou de prolongement de veine, infections de la peau, telles que dermatites, psoriasis, zona représente des contre-indications qui peuvent devenir totales ou  localisées selon l’étendue de la problématique.
  • Le toucher doit s’adapter aux états physique et émotif du patient. État de fatigue, état des systèmes atteints, perte de poids, altérations du corps, état de conscience sont autant d’informations dont il faut se soucier avant de décider d’un geste de massage adapté et sécuritaire.
  • L’environnement contextuel (le lieu du massage) a un impact sur la possibilité d’intimité durant le massage.  Exemple : quand il faut composer avec le personnel du milieu pour les manipulations du patient et les changements de position plus difficiles.  Nous avons à nous adapter à chacun des milieux. Ceux-ci offrent des possibilités différentes les uns des autres en tant que potentialité et tout autant en limitations.  Masser en milieu familial, en maintien à domicile, en maison de soins palliatifs ou en centre hospitalier de courte ou longue durée implique des adaptations du geste de massage selon les équipements et les possibilités d’aides disponibles.
  • Un toucher respectueux, implique que le massothérapeute est capable d’écoute, d’introspection et d’ajustement envers lui-même et envers autrui. Le toucher plus que tout autre sens implique une intimité, une proximité avec l’autre et de plus il nous amène à être très à l’écoute de notre propre perception.  Ces résonances internes et ces intuitions peuvent se mettre au service de la connaissance acquise afin de mieux adapter le geste du toucher.  Cela nécessite, selon nous, une présence à soi pour une meilleure présence à l’autre et entraînera le respect des limites, celles de l’autre et des nôtres comme massothérapeute.
  • Un tel toucher, commence dès la prise de contact.  C’est là que le massothérapeute prend en quelque sorte le pouls de la situation.  Tous les sens, le toucher bien sûr, mais aussi la vue, l’ouïe, l’odorat, sont mis à contribution afin de saisir le moment présent et prendre les décisions concernant l’offre de service de massage.  Par le contact visuel, et dans le contact avec le corps de l’autre, nous sommes sensibles à tout le langage non-verbal.  Dans ce type de communication, nous tentons de capter une « autorisation » d’entrer en contact par le toucher, attentifs à un signe de relâchement qui s’installe : respiration qui se calme, regard plus serein. Par contre, nous nous devons de maintenir un contact verbal, même si notre client n’est plus en mesure de communiquer de cette façon. Nous lui parlons, lui expliquons, le rassurons sur le geste à faire auprès de lui.  À tout moment, nous restons vigilants afin d’adapter le geste de massage en fonction de toute nouvelle information captée.
  • Un toucher respectueux, se fait aussi dans la mise en place d’un environnement physique, matériel et affectif sécurisant.  Ce qui implique que nous allons tenter de contrôler les éléments de l’environnement: l’heure, les visites, la lumière, les bruits, les mesures d’intimité, la sécurité de l’installation préalable au massage, la température ambiante.  L’installation confortable et sécuritaire du client, en tout temps, est une priorité. Le massage, si on le met en parallèle avec la pyramide des besoins de Maslow, doit d’abord s’intéresser à la base : le besoin de sécurité physique et le besoin de sécurité affective. Dès lors que ceux-ci sont comblés, l’expérience du massage peut conduire l’individu dans un contact plus approfondi avec lui-même.
  • Tout cela demande de la disponibilité et du temps de la part du massothérapeute.  Ce serait comme préparer de jeunes enfants l’hiver pour aller jouer dehors dans la neige.  Et lorsqu’on y arrive enfin, l’expérience sera peut-être de courte durée, parce qu’un besoin naturel et intempestif comme celui de se rendre à la toilette prendra le dessus sur le plaisir du moment et qu’on devra retourner dans la maison en vitesse.  Il faut donc être prêt à changer l’orientation du travail prévue, à tout moment, en fonction d’une nouvelle information – un soin infirmier prioritaire à recevoir, la visite du médecin ou d’un autre intervenant, un nouvel état physique.  Et d’une journée à l’autre, il faut réévaluer la situation et trouver de nouveaux chemins pour entrer en contact par un toucher adapté et toujours respectueux.
  • Nous nous accordons aussi sur le fait que créer un espace où règne un  toucher respectueux et adapté, équivaut à la création d’un espace sacré.  Un lieu où malgré l’environnement souvent non contrôlé, on arrive à vivre une bulle d’intimité, un espace protégé.  Un espace où l’on a rendez-vous avec la dignité, et où, par le toucher, on retrouve l’humanité de l’autre et la sienne propre.  Ceci signifie également, faire preuve de tact et avoir la délicatesse et la sensibilité  nécessaire pour reconnaître le moment où l’on doit se retirer.  Il faut parfois accepter que le moment de la mort, par exemple, soit un espace d’intimité où nous ne serons peut-être pas toujours conviés. Il peut aussi survenir un moment où le geste de massage n’aura plus d’effet sur la gestion de la douleur physique et/ou morale.  Il pourra même devenir superflu et gênant dans la dynamique familiale de la personne qui est au seuil de la mort. Il peut arriver un temps, où ce qui fait le plus de bien au mourrant, sera ce que ses proches peuvent lui donner…  Et il n’est pas rare, que des proches, témoins de nos gestes auprès de leur personne chère, avec un minimum d’encouragement et de conseils de notre part, vont oser contacter l’autre par le toucher et ainsi retrouver un moyen de communiquer avec elle au seuil de ce dernier moment de leur vie.
  • Un toucher respectueux, dans un contexte de fin de vie, tient donc également compte de la présence des proches significatifs tout autour.  À ce stade du processus de la maladie, nous offrons le service de massage à ces derniers car ils passent souvent de nombreuses heures au chevet du mourrant.  Parfois et même souvent, ce massage sera offert sur une chaise dans la chambre du malade.  Alors que nous massons le mourrant ou son proche, être présent et témoin du massage, permet à l’autre d’entrer dans un espace d’apaisement et de repos.  Le bien-être ressenti après le massage semble souvent éveiller le désir de toucher. Nous encourageons et nous conseillons sur la façon de  faire. Cela rassure l’aidant et lui permet de passer à l’acte.

En conclusion de cette première partie sur les qualités d’un toucher respectueux, nous citerons une phrase née de nos discussions préparatoires : « Les mains du massothérapeute avec un toucher respectueux, n’imposent pas des manœuvres,  mais elles reçoivent le corps, écoute la vie, rencontre l’autre. »  Il s’agit, au-delà des techniques manuelles que nous possédons dans nos coffres à outils, d’un toucher précieux, attentif à l’autre, d’un désir de rencontrer et de prendre soin qui donne un sens au geste de massage.  Il ne peut s’agir que d’un acte accompli avec une présence et une  disponibilité  à l’autre et à soi-même. Un geste qui reçoit l’autre et l’enveloppe dans la douceur et la générosité.  Dans un tel contexte, il est toujours un geste lent, très doux, supportant, rassurant et fluide.

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Mais comment un geste aussi doux, lent et parfois plutôt bref peut-il avoir un impact sur le patient en soins palliatifs ?  Question qui nous amène à la seconde partie de cet article :   la potentialité du toucher en termes de moyen de soulagement de la douleur, outil de communication et geste de compassion…

Les douleurs traitées en soins palliatifs sont multiples et complexes.  On n’a qu’à penser à : la douleur chronique reliée à l’état de détérioration de la santé; la douleur liée à l’évolution de la maladie et l’échéance de la vie; la douleur liée aux procédures médicales qui sont parfois intrusives malgré leur nécessité; la douleur liée aux effets secondaires des traitements administrés et aux séquelles de ceux-ci;  aussi bien qu’à une souffrance globale dont le niveau de douleur est liée à la perte de capacités et d’autonomie, à la perte de plaisirs dans la vie, à la perte de ce qui fait la vie…

Les soins palliatifs de qualités mettent tout en œuvre pour exercer une gestion de la douleur de la part de l’équipe soignante et multidisciplinaire avec l’apport de la pharmacologie, des soins psychologiques et l’accompagnement spirituel incluant des distractions telles que la zoothérapie et la musicothérapie sans oublier la contribution de la massothérapie.

Dans notre spécialité, la massothérapie, une relation d’aide par le toucher juste et adapté, nous sommes constamment à la recherche des gestes qui seront bénéfiques pour la personne en besoin.  Ainsi, la sécurité de nos gestes, les manœuvres choisies, sont au cœur de nos préoccupations.  Nous devons être vigilants, car les massages mal adaptés peuvent amplifier ou éveiller des douleurs telles que des douleurs neuropathiques par sur-stimulation des terminaisons nerveuses ou encore des métastases osseuses qui représentent un risque de fracture spontanée en cas de mauvaise manipulation.

Alors les connaissances et l’expérience des massothérapeutes spécialisés ont permis de trouver des balises.  À chaque cas, à chaque séance, nous nous devons de prendre des décisions qui permettront d’adapter le geste de massage de façon sécuritaire pour trouver le geste qui soulage.  Nous avons donc à prendre des décisions claires concernant les zones du corps à masser ou à éviter, le rythme et la durée du massage, l’intensité des manœuvres choisies, le type de manœuvres à privilégier ou à éviter, la pertinence de se contenter d’un toucher thérapeutique et favoriser l’application toute simple de mains qui réchauffent et réconfortent.  Cela va de pair avec le choix d’un positionnement adéquat et confortable pour le client et le choix d’un espace temps le plus approprié possible pour celui-ci et son massothérapeute.

Les coffres à outils des massothérapeutes du Québec sont emplis d’outils très variés, plus ou moins techniques et précis.  Il existe plusieurs approches qui sont soient d’orientation musculo-squelettique (suédois, sportif, kinésithérapie), énergétique (shiatsu, amma, polarité), psycho-corporelle (californien, essalen, néo-reichien, trager, watsu) et autres techniques complémentaires telles que réflexologie, cranio-sacrée, drainage lymphatique, Trame, massage aux pierres chaudes pour n’en nommer que quelques-unes.  Lorsqu’on entreprend une carrière en massothérapie on peut marquer d’une croix la date du début de sa formation car on en ignore la fin tant il s’agit d’un univers vaste et varié.  Mais tous posent un geste commun d’utilisation du toucher, du contact concret sur la peau et les tissus humains superficiels du corps d’autrui.  Par le biais du tissu conjonctif et de l’intention du toucher nous sommes en contact avec les couches plus profondes de l’être et du corps humain.  Par des techniques manuelles différentes, nous avons tous en commun de travailler de la superficie vers la profondeur, de façon plus générale vers le plus spécifique lorsque les conditions sont favorables à cette profondeur.

Le massage est un geste vieux comme le monde, mais la massothérapie est une jeune profession où la recherche scientifique en est à ses balbutiements.  Nous sommes quand même en mesure d’étayer, par certains travaux de recherche, nos observations quotidiennes des impacts du massage sur la clientèle en soin palliatif ou en fin de vie  même si la condition de santé des personnes visées ne nous permet pas vraiment la profondeur des manœuvres très techniques et un travail très spécifique et que le plus souvent qu’autrement nous devons travailler avec une extrême douceur directement sur la peau et même à distance de la zone douloureuse ou contre-indiquée au massage.  Force nous est de constater que cela fonctionne, qu’il y a un impact apaisant sur l’expérience de la douleur.  Une branche de la médecine qui se développe, la psycho-neuro-endocrino-immunologie (P.N.E.I.) s’intéresse à certaines médecines complémentaires et commence à étudier les effets de la méditation, du yoga ou d’un massage par exemple. Certains faits scientifiques nous aident donc maintenant à comprendre comment le toucher agit sur le système nerveux.

Le médecin, thérapeute et auteur Thierry Jansenn dans son livre La Solution Intérieure[i] se penche sur la P.N.E.I.  Il recense les différentes études réalisées à propos des médecines complémentaires, nous aide à mettre des mots sur les effets du massage et du toucher thérapeutique et nous amène à comprendre la corrélation entre la chimie et les systèmes du corps humains.

Il y dénombre deux effets majeurs du toucher sur le système nerveux.  Premièrement, « le fait d’être massé et pris en charge par un autre, engendre des idées positives qui stimulent le cortex cérébral gauche et le système nerveux parasympathique responsable de la détente musculaire. »[ii]  Deuxièmement, toucher quelqu’un agit directement sur son cerveau émotionnel, car « masser la peau entraîne une activation nerveuse directe sur la partie postérieure de l’hypothalamus sans passer par le cortex et de là, provoque le relâchement  musculaire généralisé. »[iii]  En fait, cela signifie que le massage n’a pas besoin d’être complet pour provoquer ces effets.  Masser les pieds, les mollets, les mains ou la tête suffit à déclencher cette relaxation de tout le corps.

Depuis le début de cet article, nous vous avons entretenus de la nécessité d’être présent à l’autre et à soi-même dans la relation thérapeutique.  Nous avons fait état aussi des nombreux outils que les massothérapeutes possèdent dans leur coffre à outils.  Malgré ces diversités de moyens, le succès de nos approches est relié à la confiance en nos outils et dans notre intention de poser un geste de massage adapté à la condition du patient tout en demeurant vigilants face à la sécurité de nos gestes.  Tout cela relève de l’intention portée envers le client et ses besoins.

Monsieur Jansenn, nous aide de plus à mettre les mots justes sur l’impact de l’intention positive du toucher et l’activation du système nerveux parasympathique : « Si l’intention du toucher est positive, il engendre des émotions positives et toutes les manifestations physiologiques favorables qui y sont rattachées. »[iv]  Effectivement, les pensées et les émotions positives activent le cerveau gauche.  Ce dernier stimule alors le système parasympathique.  Puis, les muscles se détendent, le rythme cardiaque se ralentit, la respiration  se calme, les vaisseaux sanguins se dilatent, la peau se réchauffe. L’énergie sera utilisée pour réparer les blessures et ainsi, le corps récupérera.

Nous savons aussi, que le massage possède des effets sur les hormones d’adaptation au stress.  Des études démontrent que le passage répété de la main sur la peau dans un contexte calmant, rassurant et plaisant provoque la sécrétion des endorphines par le système nerveux via la moelle épinière – encore une activation du cerveau gauche. Nous pouvons donc obtenir un effet direct sur la douleur physique et/ou psychologique et conduire à un état de bien être euphorisant.  Par cette action, nous pouvons également atteindre un effet sur la production de cortisol, car si on augmente le niveau d’endorphine, nous abaissons le niveau de cortisol et on améliore la qualité de vie du client.  Le massage est réputé pour son action anti-stress.  Dans ce contexte, tout travail d’acceptation et de diminution des effets du stress diminue la production de cortisol.

Une autre branche de la science humaine s’est intéressée depuis longtemps à l’impact du toucher chez l’humain.  Il est un fait reconnu en anthropologie que le toucher est le seul sens ayant besoin de l’autre pour exister.  Nous ne pouvons toucher, sans être touché.  Il est donc un sens de relation.[v]  Si le massothérapeute se met à l’écoute de son «ressentit» et utilise ces intuitions pour s’adapter à la réalité et aux besoins de la personne en soins palliatifs, si on s’accorde à penser que la communication comporte principalement un  émetteur et un receveur, une modalité et un contenu, alors là, oui! le toucher est un outil de communication.  Le receveur ressent son massothérapeute, il ressent sa compassion, son attention, son intention positive aussi bien que ses hésitations, ses peurs, ses limites.  C’est ce qui peut faire la différence entre un moment de rencontre magique ou un geste de passage, soulageant probablement, mais pas dans la profondeur.  Du fait de cette dimension relationnelle, le lien qui se crée entre le massothérapeute et son client, devient un espace privilégié.  Pour que la détente soit possible, réelle et en profondeur, il doit inévitablement se créer une relation de confiance qui s’installe dès le contact, dans le professionnalisme et la chaleur humaine et s’approfondissant au fil des rencontres. 

De plus, le toucher qui est communication est un outil à privilégier en fin de vie dès lors que cette relation a été créée au préalable et qu’arrive le moment où la communication verbale devient difficile, impossible ou même superflue.  Et même parfois, si la rencontre se produit dans les tous derniers instants de la vie, à la demande du personnel ou de la famille, à un moment où déjà la personne n’est plus en mesure de communiquer son assentiment verbal, alors même parfois dans ces conditions, la rencontre se produit.  Dans ce toucher respectueux, abordé en première partie, dans l’observation du langage corporel et dans le contact verbal et corporel du massothérapeute qui calme et rassure, on a vu se changer l’attitude corporelle d’un mourrant en souffrance, par des membres qui se décontractent et la respiration qui s’apaise, permettant ainsi  un meilleur confort dans les derniers instants.

Combien de fois aussi avons nous entendu de la bouche d’un client, qu’avoir su ce que cela procurait, il se serait fait masser bien avant…  Ou encore ce parent qui nous remercie à la mort de son enfant que l’on a accompagné par le massage, parce que nous lui avons permis de garder le contact avec celui-ci qu’il a osé toucher jusqu’à la fin. Tout cela illustre bien le dernier thème que nous avons souhaité aborder dans cette partie de notre présentation.

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Voici donc notre dernier thème : est-ce que le toucher est source de compassion ?  Si l’on définit que la compassion est l’accueil de l’autre sans jugement, le massage ne favoriserait-il pas la compassion ?  Nous laisserons la parole ici à un tibétain, M. Jack Kornfield[vi]qui a écrit : « La compassion est la réponse du cœur à la douleur.  Nous participons à la beauté de la vie et de l’océan de larmes.  La détresse de la vie fait partie de chacun de nos cœurs et de ce qui nous relie les uns aux autres.  Elle porte en elle la tendresse, la miséricorde et une bienveillance qui embrassent toutes choses et peuvent toucher chaque être. »  Alors, bien évidemment, un massothérapeute, comme tous les autres professionnels qui oeuvrent auprès d’une clientèle en soins palliatifs et en fin de vie, porte en lui une somme d’expérience qui l’amène vers cette pratique.  « Ça été comme un appel… »,  « une ligne de vie… » diront certains.  La formation reçue auprès d’Arborescence, nous amène à mettre en lumière cette expérience de vie, à l’intégrer, à en dépasser la souffrance intrinsèque, à en retirer l’héritage et la mettre à contribution dans notre travail.

Ce lien créé, se poursuit parfois au-delà de la mort à travers les proches significatifs avec lesquels nous avons aussi créé un contact dans l’accompagnement à la fin de la vie de l’un des leurs.  Nous pouvons assurer une continuité en accompagnant dans le deuil.  Nous sommes parfois choisies pour cela, non seulement parce que nous avons créé un lien dans une période intense de vie, mais aussi parce que nous avons connu la personne décédée et devenons par le fait même un lieu où l’on peut parler à quelqu’un qui se souvient. La détente favorise l’expression des émotions qui n’ont plus de lieux où se dire  après un certain temps de deuil.  Comme cette maman, qui est revenue en massage 18 mois après le décès de son fils.  Son corps était souffrant et contracté.  Il était évident que son milieu avait épuisé une certaine réserve de compassion et exprimait le souhait que tout revienne à la normale en tournant la page.  Mais pour cette femme, rien ne serait plus jamais comme avant…  Ses douleurs aux épaules et aux bras se sont avérées pour elle la difficulté d’ouvrir les bras, de peur de laisser son fils s’en aller…  Les douleurs et les raideurs ont pris du temps à se dénouer, le temps de revenir à la vie qui continue…

La massothérapie auprès de cette clientèle est alors source de compassion.  Elle nous demande de demeurer en contact avec notre sensibilité et notre humanité afin de mieux être en contact avec celles de l’autre et ainsi favoriser que l’autre puisse à son tour faire un bout de chemin.  Une collègue nous a dit un jour se comparer, dans son travail et avec sa table de massage, à une pierre de gué – une grosse pierre qui permet de traverser la rivière tumultueuse…

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En conclusion de cette présentation, notre groupe a souhaité mettre en lumière ce que  nous avons identifiés comme les limites et les défis du massothérapeute accompagnateur de patients en fin de vie et de leur famille.

Sur un plan plus personnel, nous voyons la nécessité d’apprendre à respecter les limites, les peurs et les projections qui sont les nôtres et trouver des moyens afin d’éviter que la douleur de l’autre ne devienne nôtre ou ne se confonde avec la nôtre.  Il y a une multitude d’histoires de séparation à gérer avec chaque décès survenu.  Le massothérapeute doit se doter d’outils et de moyens pour gérer ces situations et les émotions émergentes.

Le support de collègues massothérapeutes ou du milieu des soins palliatifs devient important pour assurer une hygiène aux membres de la profession.  Des groupes de support Balint commencent à être offerts aux massothérapeutes du Québec.  Certains ont accès à du support entre pairs, via leur milieu de travail.  Plus personnellement, le massothérapeute doit être vigilant de son hygiène de vie, être à l’écoute de ses limites, identifier les moyens qui lui permettent de se ressourcer et trouver les lieux propices pour intégrer ses deuils.  Que ce soit l’exercice physique régulier, l’art, les randonnées, la musique, la méditation ou les espaces ritualisés, tous nous avons nos moyens propres et aidants…

Sur le plan de la profession de massothérapeute au Québec, nous accomplissons beaucoup d’efforts pour être reconnus et nous intégrer comme médecine complémentaire à des équipes multidisciplinaires en santé.  Nous savons que nous pouvons contribuer à l’amélioration de la qualité de la vie de la personne en fin de vie.  La Fédération Québécoise des Massothérapeutes (F.Q.M.)  accomplit un grand travail dans cette direction et a créé des liens avec le  Ministère de la Santé et des Services Sociaux de la province de Québec dans le but d’obtenir une reconnaissance de la profession.

Et pour ce faire, chaque massothérapeute qui souhaite travailler dans cette complémentarité doit non seulement être formé dans son art du toucher de compassion et posséder les outils techniques de travail manuel, mais il doit aussi développer la connaissance et le langage scientifique d’un monde davantage médicalisé et d’un univers bien particulier qui est celui du patient en fin de vie : la maladie.  Comme disait monsieur Michel Odent[vii] dans une allocution au congrès « Corps et Conscience » de Paris en novembre 2008, « les intervenants psycho-corporels ont l’obligation de devenir bilingue ».  Le bilinguisme auquel il fait référence, est dans un premier temps, le langage du cœur et de la globalité qu’il est essentiel de conserver auprès de nos clients tout en développant, dans un deuxième temps, le langage scientifique qui nous permet de rencontrer un autre niveau d’intervenants, celui de l’univers médical.  Et nous croyons que la massothérapie a tout avantage à développer ce niveau de bilinguisme, surtout, dans la pratique des soins palliatifs qui soulève ces grands enjeux de la vie et de la mort.  Après tout, nous souhaitons tous la même chose : contribuer à l’amélioration de la qualité de la vie de la personne en fin de parcours.  L’école de perfectionnement Arborescence, accompagnement par la massothérapie, s’applique à développer ce bilinguisme entre le langage du cœur et celui de la connaissance.

Et nous accomplissons des pas. Le Ministère de la Santé et des Services Sociaux du Québec, prépare présentement un plan directeur[viii] des compétences à développer pour chacune des professions impliquées dans des soins palliatifs de qualité. Il a demandé à ce que la massothérapie apparaisse dans ce plan avec la musicothérapie et la thérapie par les arts.

Enfin, nous vous laissons sur cette citation tirée du Livre Tibétain de la Vie et de la Mort.« J’ai souvent remarqué aussi que les malades graves éprouvent un grand désir d’être touchés, d’être traités comme des personnes à part entière et non comme des individus en mauvaise santé.  Vous pouvez leur procurer beaucoup de réconfort en leur prenant simplement la main, en les regardant dans les yeux, en les massant doucement, en les tenants dans vos bras ou bien en respirant doucement au même rythme qu’elles. Le corps a sa manière propre d’exprimer l’amour.  Utilisez sans craintes son langage : vous apporterez aux mourants apaisement et réconfort. »[ix]


[i]  JANSENN, Thierry.  La Solution Intérieur: réveillez le potentiel de guérison qui est en vous, Paris, Éditions Fayard, 2006, 443 p.

[ii]  Ibid., p. 211.

[iii] Ibid., pp 211-212.

[iv] Ibid., p. 76.

[v] MONTAIGU, Ashley. La peau et le toucher : un premier langage, Éditions du Seuil, 1979, 224 pages.

[vi] FOLLMI, Danielle et Olivier ,Offrandes,  Éditions de la Martinière, 2003.

[vii] ODENT, Michel. Allocution prononcée au congrès Corps et Conscience : La conscience corporelle à la croisée de la psychothérapie corporelle, des neurosciences et des traditions,  Faculté de médecine de Paris, 9 novembre 2008.

[viii] M.S.S.S. QUÉBEC.  Plan Directeur du Développement des Compétences des Intervenants en Soins Palliatif.

[ix] SOGYAL RINPOCHE. Le Livre Tibétain de la vie et de la mort, p. 236.

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